Elle a de grandes fleurs blanches en trompette, un parfum suave à la tombée du soir… et elle compte parmi les plantes les plus toxiques de nos campagnes. Faisons connaissance avec le datura, une « belle de nuit » qui adore les terrains laissés à l'abandon.
Pourquoi vous en parler maintenant ?
Vous ne l'avez peut-être pas encore remarqué, mais la plateforme de compostage de Grosbreuil s'agrandit ! Elle gagne du terrain sur une partie de la station d'épuration voisine. Une excellente nouvelle pour l'association… avec un petit revers : cette nouvelle parcelle est couverte d'une terre remuée et mise à nu, exactement le genre de sol où le datura aime s'installer.
Avant d'enfiler nos gants, apprenons donc à bien connaître l'ennemi.
Passez la souris sur le cube pour le mettre en pause.
Une voyageuse venue de loin
Le datura que l'on rencontre chez nous s'appelle Datura stramonium, en français la stramoine, la pomme épineuse ou, plus inquiétant, l'herbe du diable. Il appartient à la famille des Solanacées, comme la tomate, la pomme de terre… et la belladone. Une famille où l'on trouve le meilleur comme le pire !
Son origine a longtemps fait débat entre botanistes, mais la plupart s'accordent aujourd'hui pour la situer en Amérique centrale, du côté du Mexique. Les peuples amérindiens le connaissaient bien et l'utilisaient avec une extrême prudence, dans des rituels réservés aux chamanes.
La plante traverse l'Atlantique au XVIe siècle, dans le sillage des grandes expéditions. En Europe, on la cultive d'abord comme curiosité dans les jardins botaniques et les jardins de simples des apothicaires. Sa réputation sulfureuse la suit : on l'associe aux sorcières, aux philtres et aux « onguents » censés faire voler sur un balai. Puis, discrètement, elle s'échappe des jardins et se naturalise au bord des chemins, dans les décombres et les champs cultivés.
Pendant longtemps, la médecine l'a pourtant employée : jusqu'à la fin du XXe siècle, on vendait encore en pharmacie des « cigarettes antiasthmatiques » à base de feuilles de stramoine ! Elles ont depuis été retirées, et c'est heureux.
Petite anecdote : en Amérique du Nord, on l'appelle Jimsonweed, déformation de « Jamestown weed ». En 1676, des soldats envoyés à Jamestown (Virginie) en auraient mangé les jeunes pousses en salade… et seraient restés plusieurs jours dans un état de délire si spectaculaire que l'histoire est passée à la postérité.
Comment pousse-t-elle ?
- Type : plante annuelle (elle meurt aux premières gelées, mais ses graines, elles, restent).
- Taille : de 30 cm à plus d'1,50 m, très ramifiée, avec une tige creuse souvent violacée.
- Feuilles : grandes, découpées en dents irrégulières, à l'odeur désagréable quand on les froisse.
- Fleurs : blanches (parfois mauves), en long entonnoir de 6 à 10 cm, qui s'ouvrent surtout le soir. Floraison de juillet jusqu'aux gelées.
- Fruit : une capsule hérissée d'épines, de la taille d'une noix, qui s'ouvre en quatre à maturité.
- Graines : petites, noires, en forme de rein, plusieurs centaines par capsule.
Le datura est une plante opportuniste. Il adore la terre remuée, riche et ensoleillée : potagers, bords de champs, terrains vagues, tas de terre… et parcelles qu'on ne peut plus entretenir. Il germe tard, quand le sol s'est bien réchauffé (de mai à juillet), ce qui lui permet d'échapper aux désherbages de printemps.
Sa vraie force, ce sont ses graines. Un seul pied vigoureux peut en produire plusieurs milliers, et elles peuvent rester vivantes dans le sol pendant des décennies, attendant patiemment qu'un coup de bêche les ramène à la lumière. Autrement dit : un pied qu'on laisse monter en graines cette année, c'est une infestation pour les dix ou vingt années suivantes.
Pourquoi est-elle si dangereuse ?
Toutes les parties du datura (racines, tiges, feuilles, fleurs, et surtout les graines) contiennent des alcaloïdes tropaniques : atropine, hyoscyamine et scopolamine. Ces substances perturbent le système nerveux, et la quantité contenue dans une plante varie énormément d'un pied à l'autre, ce qui rend toute ingestion imprévisible.
- bouche très sèche, soif intense ;
- pupilles dilatées, vision trouble, sensibilité à la lumière ;
- visage rouge, peau chaude et sèche, fièvre ;
- cœur qui s'emballe ;
- agitation, confusion, hallucinations, parfois convulsions.
Les médecins résument ces symptômes par une formule célèbre : « sec comme un os, rouge comme une betterave, aveugle comme une chauve-souris, fou comme un chapelier ».
En cas de doute, appelez immédiatement le centre antipoison ou le 15, même si la personne semble aller bien.
Les personnes les plus exposées sont les enfants, attirés par les jolies fleurs et les fruits « hérissons », mais aussi les animaux : chiens, chevaux, bovins, volailles. Et le danger ne s'arrête pas au jardin : les graines de datura peuvent se mélanger aux récoltes de maïs, de sarrasin, de soja ou de haricots. Plusieurs lots de farine de sarrasin ou de conserves de légumes ont déjà fait l'objet de rappels en France pour cette raison.
Enfin, certaines personnes cherchent à en faire un usage « récréatif ». C'est une très mauvaise idée : les intoxications sont fréquentes, souvent graves, et les délires provoqués sont décrits comme terrifiants.
Et pour le compost ?
C'est un point essentiel pour notre association : le datura ne va pas au compost, ou alors seulement s'il est arraché jeune, bien avant la formation des fruits. Dans un composteur de jardin, la température ne monte pas assez longtemps pour détruire les graines. Résultat : on redistribue la plante dans tout le potager avec le compost !
Les pieds en fleurs ou en fruits se mettent dans un sac fermé, avec les ordures ménagères ou à la déchèterie, en précisant qu'il s'agit de plantes toxiques.
Le bon geste… et un appel aux bonnes volontés !
- portez des gants et des manches longues ;
- arrachez avant la formation des fruits, idéalement entre juin et juillet, quand la plante est jeune ;
- tirez la plante avec sa racine, sur un sol humide c'est plus facile ;
- ne vous touchez pas les yeux ni la bouche pendant le travail, et lavez-vous bien les mains ensuite ;
- ensachez immédiatement les plantes, surtout celles qui portent déjà des capsules ;
- repassez plusieurs fois dans la saison : les levées sont échelonnées.
La nouvelle parcelle gagnée sur la station d'épuration est une page blanche : terre nue, bien exposée, sans concurrence… Si personne ne s'en occupe, le datura ne nous demandera pas la permission pour s'y installer. Et chaque pied oublié prépare des années de travail supplémentaire, juste à côté de nos andains.
La bonne nouvelle, c'est que nous partons de zéro. Une surveillance régulière dès le printemps prochain, quelques passages d'arrachage avant la formation des fruits, et la parcelle restera propre. À plusieurs, cela va très vite.
Alors, quand l'appel sera lancé pour la prochaine matinée de nettoyage, sortez vos gants ! Un café, un peu de bonne humeur, et nous aurons vite fait de rendre à notre terrain sa vocation : produire de la belle terre, pas de l'herbe du diable.
L'équipe de Compostons Ensemble